Et si une image intérieure était plus qu’une simple représentation ?
Nous avons l’habitude de penser que ce que nous imaginons est « dans notre tête ». Nous distinguons ainsi ce qui est réel de ce qui est imaginaire.
Une chaise devant nous serait réelle. La chaise que nous nous représentons les yeux fermés serait imaginaire. Cette distinction est utile. Mais elle ne suffit peut-être pas à rendre compte de toutes nos expériences intérieures. Car certaines images qui apparaissent en nous ne sont pas de simples inventions.
Elles peuvent nous émouvoir profondément, nous révéler quelque chose que nous ne savions pas, transformer notre regard sur une situation ou nous mettre en relation avec une dimension de nous-mêmes que nous ne parvenions pas à atteindre par la réflexion.
C’est à cet espace d’expérience que renvoie le mot « imaginal ».
IMAGINAIRE OU IMAGINAL ?
Le mot imaginaire désigne généralement ce que nous produisons intérieurement : une fiction, une fantaisie, une représentation, une projection. Nous pouvons imaginer un château, inventer une histoire ou nous représenter une situation qui n’existe pas.
L’imaginal désigne autre chose.
Dans la perspective développée par Henry Corbin, il existe un niveau d’expérience intermédiaire entre le monde sensible et la pensée abstraite, dans lequel les images peuvent être vécues comme porteuses d’une réalité et d’un sens propres.
Corbin parle à ce propos d’un monde imaginal — mundus imaginalis. Ce monde n’est pas simplement celui de la fantaisie. Il ne correspond pas non plus à un monde matériel que nous pourrions observer avec nos sens. Il s’agit d’un mode de réalité et d’expérience accessible par l’imagination, dans lequel le symbole, l’image et la vision peuvent devenir des moyens de connaissance.
L’IMAGINAL SELON HENRY CORBIN
C’est notamment dans son travail sur la philosophie et la mystique islamiques que Henry Corbin a développé cette conception. En étudiant des penseurs comme Sohrawardî et Ibn ‘Arabî, Corbin rencontre une conception du monde qui ne se réduit pas à l’opposition habituelle entre matière et esprit.
Entre le monde sensible et le monde purement intelligible se trouve un monde intermédiaire : un monde que l’on peut percevoir par l’imagination, mais qui n’est pas pour autant une simple invention subjective.
Les images qui y apparaissent peuvent être porteuses d’un sens qui se révèle à celui qui les rencontre. C’est pourquoi Corbin insiste sur la nécessité de distinguer l’imaginal de l’imaginaire. L’imaginal n’est pas simplement ce que nous inventons. Il est un espace dans lequel l’image peut devenir une expérience et un mode de connaissance.
UN « ENTRE-DEUX »
On peut se représenter l’imaginal comme un espace situé entre plusieurs dimensions de notre expérience : entre le sensible et l’intelligible, entre le conscient et l’inconscient, entre le réel extérieur et le monde intérieur, entre ce que nous savons et ce que nous découvrons.
Il ne s’agit pas nécessairement d’un « lieu » au sens physique. C’est plutôt un mode de présence au monde et à soi-même. Une image intérieure n’est alors plus seulement quelque chose que je regarde. Elle peut devenir quelque chose avec quoi je peux entrer en relation.
UNE IMAGE PEUT-ELLE NOUS APPRENDRE QUELQUE CHOSE ?
Imaginez une personne qui dit : « Une partie de moi voudrait partir, mais une autre m’empêche de le faire. »
Dans une conversation classique, nous pouvons parler longuement de ces deux tendances. Dans une exploration imaginale, nous pouvons aller plus loin. Nous pouvons inviter la personne à laisser apparaître ces deux parts. Peut-être l’une prendra-t-elle la forme d’un enfant. L’autre, celle d’un adulte. Peut-être apparaîtra-t-il tout autre chose.
La personne peut alors les regarder, les écouter, les approcher, leur parler. Et parfois quelque chose apparaît qu’elle ne savait pas auparavant. Non pas nécessairement une information objective cachée quelque part dans son inconscient. Mais une compréhension vécue, une perception nouvelle de ce qui se joue en elle. L’image devient alors un moyen d’exploration.
L’IMAGE N’EST PAS À INTERPRÉTER
C’est ici que la Thérapie imaginale se distingue d’une approche classique du symbole. Nous ne cherchons pas à savoir ce que l’image « veut dire » en général. Un serpent ne signifie pas nécessairement la même chose pour tout le monde. Une maison n’est pas forcément une représentation de la psyché. Un enfant n’est pas nécessairement « l’enfant intérieur ».
Nous ne partons pas d’un dictionnaire des symboles. Nous partons de l’expérience de la personne.
Que voyez-vous ?
Que ressentez-vous ?
Que se passe-t-il lorsque vous vous approchez ?
Que vous dit cette figure ?
Que se transforme-t-il lorsque vous lui répondez ?
L’image devient ainsi un interlocuteur, plutôt qu’un objet d’interprétation.
JUNG ET L’IMAGINATION ACTIVE
Cette conception rencontre sur certains points le travail de Carl Gustav Jung et notamment son approche de l’imagination active. Pour Jung, les images qui apparaissent dans la psyché peuvent devenir des interlocutrices avec lesquelles nous pouvons entrer consciemment en relation. Il ne s’agit pas seulement de penser à propos d’une image. Il s’agit de lui laisser suffisamment d’espace pour qu’elle puisse se développer, évoluer et nous surprendre.
La Thérapie imaginale partage avec l’imagination active cette importance donnée à la rencontre consciente avec les images intérieures. Mais elle s’en distingue également. Elle a été développée à partir de notre propre pratique thérapeutique et structurée autour d’une manière particulière d’accompagner l’expérience imaginale. Là où Jung travaillait essentiellement avec les symboles, nous exploitons l’histoire de la personne, le récit qu’il fait de son passé, tellementr chargé de symboles et de métaphores.
L’IMAGINAL N’EST PAS UNE FUITE HORS DU RÉEL
C’est un point essentiel. Entrer dans l’imaginal ne signifie pas quitter la réalité. Au contraire.
L’objectif n’est pas de construire un monde parallèle dans lequel nous pourrions nous réfugier. L’exploration imaginale nous ramène finalement à notre manière de vivre le monde réel.
Une personne peut rencontrer intérieurement son père. Cela ne change pas ce que son père a réellement fait. Mais cela peut changer quelque chose dans la manière dont elle porte aujourd’hui cette relation.
Elle peut découvrir une colère qu’elle n’avait jamais reconnue. Une tristesse. Une attente. Une peur. Ou simplement comprendre qu’elle n’a plus besoin d’attendre de l’autre ce qu’il n’a jamais pu lui donner.
L’imaginal ne change pas nécessairement les événements. Il peut transformer notre relation aux événements.
DE L’IMAGE À LA TRANSFORMATION
C’est précisément ce qui nous intéresse dans la Thérapie imaginale. Une image peut permettre de rendre visible ce qui était difficile à saisir. Une représentation peut devenir une rencontre. Une rencontre peut ouvrir une compréhension. Une compréhension peut modifier notre regard. Et un regard différent peut rendre possible une autre manière d’agir.
On pourrait ainsi représenter le processus : IMAGE → RENCONTRE → EXPÉRIENCE → COMPRÉHENSION → TRANSFORMATION
Il ne s’agit pas d’un mécanisme automatique. L’image ne « guérit » rien par elle-même. C’est la relation que nous établissons avec l’expérience qui peut devenir transformatrice.
POURQUOI L’IMAGINAL EST-IL INTÉRESSANT EN PSYCHOTHÉRAPIE ?
Parce que nous ne vivons pas seulement dans un monde d’idées. Nous vivons aussi dans un monde d’images et surtout de récits. Nous nous représentons les autres. Nous nous représentons nous-mêmes. Nous anticipons l’avenir. Nous revivons le passé. Nous imaginons ce qui pourrait arriver. Nous portons en nous des figures, des scènes, des souvenirs, des peurs et des espoirs.
Une grande partie de notre vie psychique est déjà imaginale, que nous en ayons conscience ou non.
La Thérapie imaginale propose simplement de devenir plus conscient de cet univers et d’apprendre à travailler avec lui.
L’IMAGINAL COMME ESPACE DE LIBERTÉ
Lorsque nous sommes complètement identifiés à une représentation, nous ne voyons plus qu’elle.
« Je suis quelqu’un d’abandonné. »
« Je suis incapable d’aimer. »
« Je dois toujours me protéger. »
« Les autres sont dangereux. »
L’exploration imaginale permet parfois de transformer une affirmation en expérience : « Une partie de moi croit que je suis abandonné. » Ce petit déplacement est considérable. Je ne suis plus entièrement cette histoire. Je peux la regarder. Je peux rencontrer ce qui la porte. Je peux découvrir ce dont cette part a besoin. Et peut-être découvrir qu’une autre possibilité existe.
L’imaginal ouvre un espace entre ce que nous croyons être et ce que nous pouvons devenir.
ET SI L’IMAGINATION ÉTAIT UNE FACULTÉ DE CONNAISSANCE ?
Nous avons appris à opposer imagination et connaissance. D’un côté, la raison et les faits. De l’autre, l’imagination et la subjectivité. L’expérience imaginale nous invite à nuancer cette opposition. L’imagination ne nous donne évidemment pas accès à une vérité absolue.
Elle peut en revanche nous donner accès à une forme de connaissance qui passe par l’expérience, l’image, le symbole, l’intuition et la relation.
Cette connaissance est située. Elle est subjective. Elle demande à être explorée et confrontée à la réalité. Mais elle peut ouvrir des portes que le raisonnement seul ne permet pas toujours d’ouvrir.
DE CORBIN À LA THÉRAPIE IMAGINALE
Nous ne cherchons pas à appliquer directement la pensée d’Henry Corbin à la psychothérapie.
La Thérapie imaginale est née de notre pratique.
Mais la découverte de Corbin nous a permis de mettre des mots sur une expérience que nous rencontrions déjà : celle d’un espace intérieur dans lequel les images ne sont pas simplement produites par nous, mais peuvent devenir des rencontres qui nous transforment.
C’est cette intuition qui constitue l’un des fondements de notre démarche.
Nous ne sommes pas seulement les créateurs de nos images.
Nous pouvons aussi apprendre à les rencontrer.
EXPÉRIMENTEZ PLUTÔT QUE DE NOUS CROIRE
L’imaginal est difficile à comprendre uniquement par des concepts. C’est peut-être même l’une des caractéristiques de cette expérience. Alors plutôt que de vous demander de nous croire, nous vous proposons de l’expérimenter. Fermez les yeux. Prenez quelques instants. Laissez apparaître une image.
Et observez.
Que se passe-t-il lorsque vous cessez de chercher à l’inventer et que vous commencez simplement à la rencontrer ?